Quelques pistes pour poser un cadre cohérent

Des pistes, oui, et non des conseils. Car pour moi des conseils s’assimilent à des recommandations qui pourraient se faire à l’emporte-pièce, valables pour tout le monde, sans prise en considération des réalités de chacun.

Je préfère le terme « pistes » car je les conçois comme une palette des possibles, parmi laquelle les parents peuvent piocher ce qui leur semble faire sens dans leur vécu de la parentalité, pour répondre à leurs besoins spécifiques.

J’explique, dans l’article Poser des limites, trop ou trop peu ? à quel point il est aujourd’hui difficile de savoir comment poser des limites à nos enfants, jusqu’où, et sous quelle forme.

Je vous propose donc, en réponse aux questions que je pose à la fin de cet article, quelques pistes pour tenter de s’y retrouver dans la pose d’un cadre en 2020. En 2020, c’est-à-dire, schématiquement, après un mouvement qui a été de l’extrême non prise en considération des besoins des enfants à leur extrême prise en considération. C’est donc sans grande surprise que l’option que je vous propose se situe à l’intermédiaire de ces deux tendances.

Car si je pousse à l’extrême les effets qui peuvent découler de celles-ci, voici ce que cela peut donner. (Liste non exhaustive)

AvantAujourd’hui
Les enfants ont peur de leurs parents (de leur père principalement)Les parents ont l’impression de perdre le contrôle sur leurs enfants, ont parfois peur d’eux
Les parents posent des règles connues et strictesLes parents posent peu de règles, et elles évoluent régulièrement
Le cadre est contraignant mais sécurisantLe cadre est peu contraignant mais désécurisant
Les parents se questionnent peu sur le bien-fondé de leur manière d’élever les enfants, font « comme on a toujours fait ».Les parents doutent, se remettent en question, ont beaucoup de cadres de référence possible
Les enfants doivent ravaler leurs émotions. Ils deviennent des adultes coupés de leurs ressentis, qui se connaissent peu eux-mêmesLes enfants peuvent exprimer leurs émotions et devraient pouvoir les vivre (mais leurs parents ne savent pas comment les accueillir)
Les enfants grandissent avec beaucoup de contraintes, sont adaptés à la vie en sociétéLes enfants ne supportent ni contrainte ni frustration, sont inadaptés à la vie en société

En ce qui me concerne, je ne trouve satisfaisante aucune des options listées dans ce tableau. La bonne nouvelle est cependant qu’aucune n’est complètement erronée, et qu’il y a des éléments desquels s’inspirer dans chacune. Et pour cause : Les adultes, quelle que soit l’époque, ont toujours fait ce qui leur semblait être le mieux pour leurs enfants, au regard de leur propre éducation, du contexte et de l’état des connaissances. Je gage qu’aucun ne s’est dit : « Oui, là, je suis sûr de bien blesser mon enfant, je continue comme ça, ça va être chouette ! » Aussi est-il nécessaire de ne rien rejeter en bloc, mais de trouver la voie du milieu, c’est-à-dire celle qui permet aux parents et aux enfants de s’épanouir, tout en préparant ceux-ci à être les citoyens de demain. 

Venons-en au vif du sujet. Voici les pistes que je vous propose :

  • Connaître ses propres limites. Pour pouvoir réfléchir au cadre que l’on souhaite poser à nos enfants, il est nécessaire de se poser la question de ce que l’on est d’accord et capable d’accepter ou non. Je distingue volontairement le fait d’être d’accord avec celui d’être capable, car il s’agit à mon sens de deux choses parfois distinctes. Je peux être d’accord, dans l’idée, que mes enfants découvrent les sons de la cuisine en tapant sur des couvercles durant 3 heures, car j’estime que cela fait partie de la part découverte de leur éducation. Pour autant, suis-je capable de le supporter ? Suis-je une personne très sensible au bruit, qui sera vite sur les nerfs face à un tel spectacle sonore, ou suis-je relativement indifférente au bruit ? (ou sourde ?). La mesure se situe là, et le curseur du cadre aussi. Je laisse expérimenter un bout, dans la limite de ce qui est acceptable pour moi, en considérant ce qui est structurant pour eux.

Pour autant, connaître ses propres limites n’est pas un exercice facile. Certaines sont conscientes, d’autres non. La plupart se révèlent au travers d’expériences, plus ou moins agréables. Confrontés aux pleurs de leurs bébés, les parents apprennent à se découvrir, et à voir jusqu’où ils peuvent « faire face » seuls. Par un travail d’introspection, certains réalisent que ce qui calibre leurs limites, c’est leur propre vécu d’enfant, à qui on a souvent répété : « Ne pleure pas, tu n’es pas beau/belle quand tu pleures. Arrête de pleurer, tu déranges tout le monde. Etc ». 

Parfois nous nous surprenons à être bien plus tolérants, ou au contraire intolérants, que nous l’aurions imaginé. Petit à petit, au fil des expériences, une « cartographie des limites » se dessine, et nous apprenons à mieux nous connaître. Il devient alors plus évident de dessiner pour nos enfants un cadre qui nous corresponde, et dans lequel nous nous prenons en considération.

Faire fi de ses propres limites, de ses ressentis, de ses besoins, est un chemin souvent emprunté par les parents, particulièrement par les mamans, qui font régulièrement passer les besoins de leurs enfants avant les leurs. Les nouvelles tendances (ou normes) pédagogiques, qui promeuvent l’éducation positive et bienveillante, ont parfois le travers d’amplifier encore ce phénomène. (Article à venir sur l’éducation positive)

Sans vouloir dire qu’il faut systématiquement se faire passer en premier – ce qui, dans les premiers mois de vie de l’enfant en tout cas, paraît peu possible ni même souhaitable-, je pense qu’il est primordial d’apprendre à s’écouter et à se donner le droit d’avoir des limites. Penser ne pas en avoir, ou vouloir les éradiquer pour le prétendu bien de nos enfants, est un leurre. Car à un moment ou à un autre, ce qui a été refoulé ressurgit, et généralement d’une manière bien plus virulente que si les besoins et limites avaient été pris en compte au fur et à mesure. Dans un tel cas de figure, il y a plus de perdants que de gagnants : le parent qui s’oublie, et l’enfant qui croit que son parent supporte tout, mais qui tout à coup récolte ses foudres sans comprendre ce qui se passe. L’enfant encore, qui se construit avec un modèle à priori sans limites, et qui de ce fait n’apprend pas à être à l’écoute des siennes.   

Définir un cadre, y compris les sanctions en cas de transgression. Poser un cadre, c’est comme établir des règles d’un jeu. On dit ce qui est ok, ce qui ne l’est pas, et ce qui se passe si les règles ne sont pas respectées. Il est très important que ces règles soient connues de tous, de même que les sanctions possibles en cas de transgression. L’enfant doit savoir à quoi s’attendre s’il enfreint une règle, être au courant des conséquences, et ne pas être dans le flou quant à savoir s’il y aura ou non une sanction, ni la forme qu’elle prendra. Une telle incertitude crée chez lui un sentiment d’insécurité, car il ne peut anticiper ce qui va se passer. Ne pas connaître le contour d’un cadre, c’est comme avancer dans le noir dans une forêt : on ne sait jamais trop sur quoi on va marcher, si on risque de se blesser, si le sol est tapissé de mousse ou de ronces, ni où on atterrit si on dépasse les bordures de la forêt. Pour construire un sentiment de sécurité et de confiance, l’enfant a besoin de savoir à quoi ressemble la forêt, où celle-ci s’arrête et ce qui se passe s’il en sort. En tant qu’adulte, nous fonctionnons de la même manière : les règles et limites qui s’imposent à nous sont régies par le code civil et le code des obligations, qui présentent, dans le même temps que les règles à suivre, les conséquences en cas d’infraction. Ainsi, agir de cette manière avec les enfants, c’est leur permettre d’asseoir leur sentiment de sécurité, dans le même temps que leur apprendre à faire des choix éclairés et à les préparer, dans une certaine mesure, à la vie adulte.

Pour les parents, réfléchir de cette manière apporte également une certaine tranquillité d’esprit : au lieu de devoir réfléchir au coup par coup à la meilleure manière de réagir, à savoir s’ils acceptent ou non ce que font les enfants, à se questionner pour savoir s’il y a lieu ou non de sanctionner, ils se réfèrent au cadre qu’ils ont prédéfini, que ce soit seul, en couple ou en collaboration avec les enfants, suivant l’âge de ceux-ci. Ce qui m’amène au point suivant :

Communiquer avec l’autre parent. Cela peut sembler une évidence, pourtant mon expérience m’a démontré que ce n’est de loin pas toujours l’option privilégiée par les couples. Chacun s’imagine que l’autre connaît sa manière de fonctionner, la constate au quotidien, et y adhère tant qu’il n’émet pas d’objection. Mais il faut bien noter que dans les faits, une bonne partie de l’éducation se fait avec un parent en présence des enfants, pendant que l’autre parent travaille. Les enfants sont donc davantage habitués à fonctionner soit avec maman, soit avec papa, plutôt qu’avec les deux parents ensemble. Ils doivent donc s’adapter à trois types de configurations (avec maman, avec papa, avec papa et maman), et aux règles implicites qui en découlent. Il n’est pas nécessaire que les deux parents agissent exactement de la même manière ; les enfants peuvent très bien grandir en sachant qu’avec papa une chose est permise qui ne l’est pas avec maman, et inversement. L’important est que ces distinctions ne constituent pas la plus grande part de ce qui leur est transmis, et qu’ils sentent une cohérence sur la majorité des actes éducatifs de leurs parents. Il est également primordial qu’elles soient reconnues et que les parents ne se disqualifient pas mutuellement, sans quoi les enfants risquent de s’engouffrer dans de la triangulation ou de vivre des conflits de loyauté. De plus, lors des temps communs, un consensus doit être trouvé afin que les enfants connaissent également les règles en vigueur lorsque toute la famille est réunie. Cela peut sembler très normatif et contraignant. Pourtant, je suis convaincue que c’est une fois que ces différents cadres sont posés que l’affectif peut prendre sa place d’une manière adéquate. Croire que cadrer représente un manque d’amour est une utopie. Ne pas cadrer, ne pas poser de limites, c’est laisser parents et enfants s’engouffrer dans des luttes de pouvoir, des chantages affectifs, voire une certaine forme de violence psychologique. Il n’y a définitivement rien de bienveillant là-dedans. M. Selvini, parlant des enfants qui grandissent sans cadre, parle du pouvoir qu’ils acquièrent, qu’il qualifie de « triste pouvoir ». Car celui-ci les laisse dans l’insécurité et leur confère une place qu’ils ne peuvent assumer, de par leur jeune âge et leur relative immaturité. Laisser les enfants définir le cadre, ce n’est pas faire preuve d’amour mais se laisser gouverner par notre propre peur de ne pas être aimé d’eux. Si les deux parents fonctionnent de cette manière, alors il y a de fortes chances que leurs enfants grandissent de manière déstructurée, avec tous les impacts que cela peut avoir à long terme (anxiété, dépression, incapacité à tolérer la frustration, etc.).

A l’intérieur du cadre, de la bienveillance : Nos enfants sont en cours de construction. Leur capacité à comprendre le monde qui les entoure évolue rapidement, mais ils ne peuvent véritablement être considérés comme pleinement conscients de leurs actes que vers 11, 12 ans (âge auquel on leur reconnaît la capacité de discernement). Ils sont donc, depuis leurs premiers balbutiements, dans un processus permanent d’apprentissage. Quand on apprend, on découvre, on cherche, on est mis en échec, on oublie, on recommence, on ne comprend pas, on intègre, on réessaye, etc. Comme je l’ai mentionné dans l’article Maman, pourquoi tu dis toujours « non », nous attendons parfois de nos enfants qu’ils fonctionnent comme nous – ou comme nous dans la version idéale de nous-même-, c’est-à-dire qu’ils soient capables de :

  • Comprendre une information dans son intégralité à sa première écoute
  • Se rappeler de ce qu’on leur a demandé dès la première demande
  • Etre concentrés au moment où nous leur demandons de l’être
  • Accepter un échec avec une certaine sagesse, ou tout au moins de ne pas en faire un drame
  • Comprennent ce qu’est le respect et les diverses formes qu’il peut prendre
  • Exprimer leurs émotions de manière acceptable

Prendre conscience de ces attentes inconscientes que nous avons parfois à l’égard de nos enfants permet de se questionner sur leur bien-fondé. Se poser la question : « Mon enfant est-il capable, à son âge, de répondre à ce que j’attends de lui, en fonction de sa maturité actuelle ? » amène souvent les parents à se sentir moins agacés par les comportements de leur enfant et, de ce fait, à être davantage bienveillants avec eux. Si je sais que M. n’est pas encore en mesure, à 2 ans, de gérer sa colère, je l’accueille différemment que si j’estime qu’elle fait un caprice volontaire pour essayer de me forcer à faire quelque chose. 

Le cadre lui-même peut se faire respecter dans la bienveillance. S’il a été posé en prenant en compte les limites des parents, alors une transgression n’a pas à entrainer d’agressivité ou de reproches. Le parent peut alors simplement dire à son enfant qu’il a transgressé les règles et qu’il y a une sanction, ceci d’une manière posée et bienveillante. Il ne s’agit pas d’humilier l’enfant en lui faisant comprendre qu’il a échoué dans le respect du cadre, mais de rester ferme sur la sanction tout en la lui présentant avec bienveillance. « Voilà, nous avions convenu qu’après la troisième fois où tu nous couperais la parole durant le repas nous te demanderions d’arrêter de parler jusqu’à la fin de ce plat. Cela fait trois fois. Il faut maintenant que tu arrêtes de parler. » Je choisis volontairement cet exemple car il illustre également la prise en considération d’un autre fait : les enfants ne peuvent se réguler comme les adultes. Leurs actes ne sont pas réfléchis comme les nôtres, leurs comportements encore très impulsifs. Je sais que lorsque L., 4 ans, nous coupe la parole, ce n’est pas pour nous manquer de respect, mais parce qu’une idée lui traverse l’esprit et qu’elle veut nous la partager, sans faire attention à ce qui se passe autour à ce moment-là. Lui laisser 3 « chances » est un équilibre trouvé entre la prise en compte de son immaturité, notre volonté de lui faire assimiler la norme « nous parlons chacun notre tour », et notre besoin de pouvoir échanger à table sans être interrompus sans arrêt.

J’interromps ici cet article tout en le sachant encore « prolongeable ». J’y reviendrai peut-être plus tard, dans le but de le compléter. En attendant, j’espère que certaines de ces pistes pourront vous être utiles !

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