Quand est-ce que ça redevient comme avant ?

Mathilde et John, 24 ans, sans enfant, samedi matin, 11h00, se lèvent tranquillement au lendemain d’une soirée festive qui les a conduit à se coucher vers 3h00 du matin. Ils prennent un café, regardent dehors, voient qu’il a encore neigé, décident de partir skier pour la demie-journée.
Mathilde et John, 32 ans, 2 enfants, samedi matin, 5h37, se réveillent au son des pleurs du petit dernier, qui par ailleurs a réveillé son ainé, se trainent jusqu’à la chambre, n’osent pas regarder l’heure, respirent un grand coup et se résignent à commencer leur journée. Ils prennent trois cafés, regardent dehors, voient qu’il a encore neigé, aimeraient aller skier, savent qu’ils feront du bob et des bonhommes de neige.

Lucas et Marine, 26 ans, sans enfant, mardi soir, n’ont pas envie de se faire à souper, décident d’aller au petit restaurant du coin. Ils mangent bien, boivent du bon vin, rentrent chez eux et se retrouvent sous la couette pour une fin de soirée de complicité entre adultes.

Lucas et Marine, 29 ans, un enfant, mardi soir, n’ont pas envie de se faire à souper, mais n’envisagent pas le restaurant du coin car leur fille a 2 ans et sera fatiguée avant la fin de l’entrée. Ils cuisinent vite fait un petit repas, couchent leur fille, règlent chacun quelques affaires courantes, 2 mails, 1 dossier à terminer, la vaisselle, une lessive, puis se retrouvent sous la couette où ils s’endorment en 14 secondes.

Léonard et Jessica, 30 ans, sans enfant, regardent des sites de voyage pour préparer leurs prochaines vacances, envisagent des treks, de la plongée, des journées farniente, la Nouvelle-Zélande, le Laos, la Colombie, comparent les prix des billets d’avion, du cours de la vie en fonction des pays, des hôtels.

Léonard et Jessica, 37 ans, trois enfants, regardent le site des meilleures activités à faire en famille dans les Grisons pour leurs prochaines vacances, envisagent la piscine, la marche et le cirque Taratata, comparent les places de jeux des hôtels, les places de parc disponibles à proximité, et se demandent s’ils vont monter un coffre sur le toit de la voiture pour prendre les trottinettes en plus.

Mathilde et John, Lucas et Marine, Léonard et Jessica, sont heureux d’être parents et aiment profondément leurs enfants. Il n’empêche ; parfois, lorsque leur prend l’idée de se rappeler ce qu’était leur vie avant, ils se surprennent à se poser cette question : quand est-ce que ça redevient comme avant ?

Ou d’autres, dans la lignée :

  • Quand sera-t-il à nouveau possible d’être vraiment spontané ?
  • Quand pourrons-nous à nouveau sortir le soir et ne pas le regretter amèrement les trois jours suivants ?
  • Quand pourrons-nous avoir davantage de temps libre ?
  • Quand pourrons-nous à nouveau nous faire passer en priorité ?
  • Quand serons-nous à nouveau davantage mari et femme que père et mère ?

Ces trois couples de parents me semblent à l’image de bon nombre d’entre nous ; ils pourraient parfois regarder en arrière avec un brin de nostalgie. Et puis, assez rapidement ensuite, pour une partie d’entre eux, ils culpabilisent. Est-il normal d’avoir de telles pensées ? Cela voudrait-il dire que nous n’aimons pas vraiment nos enfants ?

Je suis pour ma part persuadée que ces pensées sont tout à fait normales, et qu’elles ne disent rien de l’amour que nous portons à nos enfants. Devenir parent, c’est signer pour une nouvelle vie. Une nouvelle vie que l’on a (la plupart du temps) souhaitée, imaginée, rêvée. En imaginant créer une famille, nous nous sommes projetés dans le futur, nous avons anticipé ce qui nous apporterait de la joie et ce qui serait peut-être plus compliqué. Mais un rêve n’est jamais qu’une construction de notre mental. Or notre mental, aussi efficace soit-il, ne peut se projeter de manière 100% réaliste dans une réalité que nous n’avons encore jamais expérimentée.

Et un jour ce rêve se réalise, et notre histoire en tant que parent commence. Ce que nous vivons alors n’a plus grand-chose à voir avec ce que nous nous étions imaginé. Généralement, tout est bien plus intense que nous aurions pu le concevoir. Nous ne sommes pas juste heureux ; nous débordons d’une joie immense, viscérale, de tenir cet enfant dans nos bras, de le découvrir, de le voir grandir, de nouer ce lien unique, inconditionnel, extrêmement puissant. Nous vivons des moments de grâce que seule cette expérience de la parentalité permet d’expérimenter, et nous en ressentons parfois une vive reconnaissance.

Dans le même temps, nous faisons un deuil ; celui de « nous » en tant qu’individu vivant principalement pour lui-même. Nous nous décentrons, et toute l’attention que nous mettions jusque-là à nous occuper de nous-même se retrouve hors de nous. Nous faisons le deuil d’être le centre de notre propre monde, de régler notre vie en fonction de nos besoins personnels. Et si la vie de couple, avec les concessions qu’elle implique, prépare à cette décentration, elle ne donne qu’un petit aperçu de ce qui se passe avec l’arrivée d’un enfant.

Qui aurait l’idée de dire à quelqu’un qui vient de perdre un proche qu’il devrait se sentir coupable de ressentir de la nostalgie ?

C’est une part de nous tel que nous nous connaissions qui disparaît lorsque nous devenons parent. Les choses ne seront plus jamais comme avant. Il est normal que des sentiments contradictoires nous habitent. Rien n’est tout blanc ou tout noir lorsqu’il s’agit de nos émotions à ce moment-là. La joie peut côtoyer la tristesse, le bonheur la nostalgie. Accepter cette ambivalence me semble bien plus sain que de refouler ce qui nous semble « inapproprié » en se sentant coupable de ce qui nous habite.

Alors, quand est-ce que ça redevient comme avant?

Jamais.

Devenir parent implique une transformation en profondeur de certains aspects de qui nous sommes. Nous laissons « mourir » certaines parties de nous pour que de nouvelles naissent, qui correspondent à notre nouvelle réalité. Nous nous redécouvrons, et redécouvrons notre conjoint, sous un nouveau jour. Ce qui était acquis se trouve souvent momentanément ébranlé, les cartes sont redistribuées, un nouvel équilibre se crée petit à petit. Alors certes, il peut y avoir de la place pour la nostalgie, et de la crainte face à ce bouleversement. Il y a cependant, pour beaucoup de couples, également beaucoup de joie à vivre cette « nouvelle naissance » de l’un, de l’autre, et du couple. Beaucoup de personnes à qui j’ai demandé comment elles se sentaient dans leur couple suite à l’arrivée de leur(s) enfant(s) m’ont répondu se sentir plus proches qu’avant. Les choses sont différentes, le lien se retisse avec de nouveaux fils, et l’histoire du couple se redessine avec de nouvelles sources de joies, de nouvelles habitudes, de nouveaux objectifs.

Alors non, les choses ne seront plus jamais comme avant. Mais en soi, fondamentalement, rien n’est jamais comme avant; notre vie est un changement perpétuel, et l’on peut choisir de regarder systématiquement en arrière en se convaincant que c’était mieux avant, ou regarder ce que l’on vit, ce que l’on a et où on veut aller, avec reconnaissance et enthousiasme.

Et lorsque la nostalgie pointe, il est bon de se demander: « Que me manque-t-il? Quelle est la part de cette ancienne vie que je souhaite retrouver? » Car s’il est vrai que les choses sont différentes, il est aussi vrai que certaines peuvent se retrouver, moyennant de la volonté et quelques aménagements. Oui, il est toujours possible de voyager avec une famille. Oui, le couple peut continuer d’exister et se consacrer du temps. Oui, il est possible de se réaliser personnellement tout en étant parent. La réelle différence, c’est que ce qui avant allait « de soi » ou se faisait en toute simplicité demande à présent davantage de réflexion et d’organisation.

Je vous partagerai, dans un prochain article, ce qui peut être imaginé pour continuer à vivre ce qui est réellement essentiel pour nous tout en étant parent. D’ici là, je vous souhaite une merveilleuse journée de parent 😉

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