Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la meilleure maman?

Article destiné majoritairement aux femmes 🙂

Je suis maman, enseignante, et éducatrice de l’enfance. S’il y a un mot que j’ai entendu plus que mon propre prénom durant les 10 dernières années, c’est celui de bienveillance.

Une valeur très importante, et qui a toute sa place dans la pédagogie et l’éducation actuelle.

Une valeur que nous souhaitons transmettre à nos enfants.

Une valeur que, pour la grande majorité d’entre nous, les femmes, nous défendons et tentons au mieux d’appliquer à notre quotidien avec nos enfants.

Alors pourquoi, pourquoi est-il si difficile de ménager nos propres cerveaux avec cette même bienveillance ?

Je ne crois pas m’avancer trop en disant que la majorité des femmes portent un regard très dur sur elles-mêmes, et particulièrement sur elles-mêmes en tant que mères. Mes échanges avec de nombreuses mères m’en ont d’ailleurs apporté la confirmation. Mais pour éviter de faire des généralités, je vais poursuivre cet article en me prenant comme exemple de mon propos :

Pour moi, être une mère, c’est un peu fonctionner comme un gyrophare équipé de caméras de contrôle. Tout ce qui passe dans mon champ de vision est scanné, de la chose la plus essentielle – la voiture qui arrive en bas de la rue et qu’il faudra éviter – à la plus insignifiante – la couleur de la ceinture de la maîtresse d’école de ma fille. Faculté très pratique qui me permet généralement de pouvoir répondre assez aisément à des questions de type : « Maman, t’as vu mon doudou koala ? » « Oui, il est rangé sous la couverture bleue, à côté du bureau dans la chambre d’amis ». Ou « Chérie, t’aurais pas vu mon porte-monnaie ? » « Oui, tu l’as rangé dans la poche avant de ton sac quand tu es rentré tout à l’heure ». Ai-je sciemment décidé de voir et retenir toutes ces informations ? Non. Mon cerveau semble formaté pour fonctionner comme cela. S’il se contentait de cette faculté très pratique, je l’en remercierais chaleureusement. Le problème, c’est qu’elle vient en pack de 2 avec une autre fonctionnalité : le jugement comparatif.

Mon cerveau ne se contente pas de voir et retenir, il évalue. Tout le temps. En quelques millièmes de secondes. C’est instinctif, immédiat : en moins de temps qu’il ne faut pour prendre conscience de mes pensées, les infos sont stockées, étiquetées, transformées en jugements, et prête à servir à leur emploi ultime : la comparaison.

Dans ma tête, c’est Black Mirror. Vous savez, cet épisode dans lequel chaque interaction avec une autre personne est notée, et où les individus ont une cote de popularité qui définit leurs droits sociaux… Sauf que chez moi, ce ne sont pas les autres qui posent les notes, mais moi-même.

Je croise Mme D. sur le chemin de l’école, souriante et joliment maquillée à 7h40, avec sa fille impeccablement coiffée, ses habits aux couleurs de la saison, son petit dernier dormant paisiblement dans sa poussette… Note pour elle en tant que mère : 10/10. Elle a l’air de super bien gérer sa vie et ses deux enfants. Est-ce que j’y arriverais aussi bien qu’elle ? Sûrement pas. Et puis je n’ai pas un look aussi classe que le sien aujourd’hui. Elle a bon goût. Elle assure. Note comparative pour moi : 5/10.

J’entends Mme V. un bout plus loin, en train de crier sur son fils car il a oublié son triangle à la maison. Crie devant l’école. Accuse son fils d’un truc dont elle aurait dû avoir le souci. Est en training. Ne lui a pas mis de bottes de pluie alors qu’il pleuvine. Note pour elle en tant que mère : 3/10. Je me scanne, scanne ma fille : bien coiffées, marchant gentiment en se tenant la main, joliment habillées même si pas aussi classes que Mme D. et sa fille, vêtements adaptés à la météo. Note pour moi : 9/10.

Et ça peut être ainsi toute la journée : mon cerveau scanne, analyse et me note au gré des passants, des rencontres, des histoires que j’entends. Si je le laisse faire, c’est un carrousel émotionnel, et mon image de moi-même en tant que mère évolue sans cesse en fonction de critères instables, qui prennent source uniquement à l’extérieur de moi-même et dans une forme assez basique de jugement des autres.    

J’ai fort heureusement appris, depuis quelques années, à ramener tout ce petit bal cérébral à un niveau un peu plus conscient. Je sais que mon cerveau fonctionne ainsi MAIS je ne suis plus d’accord de lui laisser les commandes de mon image de moi-même, ni de mes pensées sur les autres. Car il n’y a rien, absolument rien, de bienveillant dans ces jugements hâtifs et ces comparaisons, que ce soit sur les autres ou sur moi-même.

Quel sens cela fait-il, de se définir en fonction d’autres personnes qui vivent une réalité totalement différente de la mienne ? Qui suis-je, pour estimer qu’elle est mieux, ou moins bien que la mienne ? Quelle connaissance en ai-je, alors que je vois ces personnes uniquement à un moment T de leur journée et de leur vie ?

Notre monde est compétitif. Notre scolarité l’a été. Nous sommes formatées pour l’être. Et cela n’est ni très sain, ni très bienveillant. La comparaison a cela de pervers qu’elle nous éloigne de nous-même. Nous regardons autour, cherchons des points de repères extérieurs, et oublions que nous sommes des individus uniques, avec des parcours de vie uniques, des aspirations individuelles, des rêves et des valeurs qui nous sont chers. Que ce qui est important pour moi est peut-être secondaire pour Mme D. ou Mme V., et vice-versa. Et que cela ne peut en aucune manière définir que l’une ou l’autre d’entre nous est une « meilleure » mère.

Selon moi, la vraie question à se poser, la seule qui mérite vraiment que je m’y attarde, c’est : Quelle mère ai-je envie d’être ?

De cette manière, je pose à nouveau mon regard là où cela est réellement important, à savoir sur ma relation mère-fille. Mon attention n’est plus portée sur l’extérieur mais sur nous, dans notre cadre familial, et je suis disponible à moi-même pour réfléchir à ce que j’offre à ma fille comme présence et modèle maternels.

Alors je peux définir un cadre qui vient de moi et qui fait sens pour l’individu que je suis. Je peux m’évaluer, à certains moments, sans complaisance mais avec bienveillance, pour voir si je suis dans les rails de ce que je me suis fixé comme idéal.

Le mien. Pas celui de société. Pas celui de Mme D. ou de Mme V. Le mien.  

Et je peux alors fermer le clapet de mon cerveau lorsqu’il me fredonne des jugements à l’emporte-pièce sur des gens dont je ne connais rien. Pour ne plus être dans ce paradoxe absurde qui consiste soit à les idéaliser – et éventuellement à leur en vouloir d’être trop bons-  soit à les dénigrer – en les remerciant intérieurement de me donner le sentiment d’être mieux qu’eux. Mais bien pour être, avec eux aussi, dans le respect de qui ils sont, et dans l’humilité de nous reconnaître peut-être comme seul point commun notre grande imperfection.

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