Etre mère, en étant fille de divorcés

Mes parents ont divorcé lorsque j’avais trois ans.

Trois ans c’est bien. C’est assez tôt pour ne pas garder de souvenirs d’eux ensemble.

Assez tôt pour que j’oublie rapidement cet épisode, et que vivre dans deux foyers soit tout simplement ma normalité.

« Je n’en ai aucun souvenir. En plus, mes parents s’entendent bien et se respectent. Je ne les ai pas connus en disputes. Non, définitivement, trois ans, c’est bien »

Les gens me regardaient un peu bizarrement lorsque je leur disais cela. J’ai souvent senti une sorte de malaise, que je mettais sur le dos de leur inconfort face à ce sujet. C’est qu’à l’époque – pas si lointaine je vous l’accorde, mais tout de même il y a passé trente ans – les divorces étaient bien moins fréquents. A l’école primaire, dans ma classe, j’étais la seule à avoir vécu cette situation. Etre fille de divorcés me donnait un statut un peu particulier, qui suscitait de l’empathie, de l’admiration – t’as l’air de bien aller, quelle force -, ou du rejet lié à la peur de ce que je représentais, à savoir la confrontation avec la possibilité que cela se passe dans d’autres familles.    

L’empathie m’ennuyait. Susciter de l’empathie voulait dire pour moi que je devais paraître faible. Je me suis donc employée à développer un discours résolument positif sur ce divorce, mettant en avant tout ce qu’il avait eu comme avantage sur moi. Et j’ai fait cela si bien que je me suis convaincue moi-même par ce discours.

Jusqu’à devenir mère.

Jusqu’à ce que l’eczéma de ma fille vienne me raconter une douloureuse histoire de séparation. Et que pour la soigner, je pousse la porte de mon enfance et regarde la petite fille de trois ans que j’ai été avec un regard neuf, celui de la mère qui veut prendre soin de son enfant.

Je suis reconnaissante d’avoir eu, à ce moment-là, les bonnes personnes pour m’entourer, à commencer par mon conjoint. Car plonger dans une fable pour aller chatouiller les dragons endormis ne se fait pas sans remous.

Ça a été une période d’une incroyable intensité. En même temps que je créais ce lien d’amour infini avec ma fille, je détricotais ma propre histoire et m’ouvrais pour la première fois à l’empathie envers moi-même – cette empathie qui m’avait tant agacée dans le regard des autres.   

J’ai alors compris tant de choses sur moi. Tant de choses ! De réactions, de fonctionnements, d’habitudes, de ressentis,… et jusqu’à ce qui avait motivé mon choix de carrière d’alors.

A cette période, des gens me demandaient pourquoi je faisais ce chemin, qui semblait en partie douloureux ; n’était-ce pas déjà un challenge suffisamment grand de devenir maman ?

Ce que ces gens ne comprenaient pas, c’est que pour moi c’était précisément cela, devenir maman. C’était pouvoir regarder la moi de 3 ans avec bienveillance, la réconforter, lui dire que j’allais bien et que j’avais compris qu’elle avait mal. Et que parce que j’avais compris cela, je ne ferais pas payer à ma fille le poids de ma propre histoire.  

J’avais besoin d’être solide, pour elle. Pour moi aussi bien sûr, mais le faire pour cet être que j’avais mis au monde, que je savais complètement dépendant de son père et moi, de nos choix, de nos envies, de nos états d’âmes, a été une source de motivation bien plus grande et plus urgente qu’aucune jusque-là.

Je n’ai aucune rancune envers mes parents, que j’aime profondément. Ils ont fait leur chemin, ils ont fait du mieux qu’ils ont pu avec qui ils étaient alors. Je n’ai d’ailleurs de rancune envers personne. Juste une profonde reconnaissance pour ce qui m’a amené à ouvrir cette porte et me permettre d’être la mère que je suis aujourd’hui – encore profondément imparfaite, encore en train de se panser, toujours en train de se penser -, relativement sereine et responsable de ses propres émotions.

Les enfants de divorcés ne sont plus des cas isolés aujourd’hui. Ils tendent même à être la majorité. Ce qui a comme effet positif de rendre le phénomène moins marginal, mais qui peut aussi entrainer une banalisation du vécu de ces enfants.  

Chaque trajectoire est unique. Certains enfants sont profondément résilients, d’autres moins. Si je sais aujourd’hui que l’histoire que je me racontais jusqu’à la naissance de L. était lacunaire, que j’avais mis sous le tapis tout ce qu’elle comportait de douloureux, je sais qu’elle n’était pour autant pas complètement fausse. Comme chaque épreuve, celle-ci m’a permis de développer des forces, des ressources, des stratégies que je n’aurais pas eues sans elle. Elle a en partie modelé ma personnalité, m’a amené à développer une attention, une écoute et une compréhension des autres, résultant de ma compréhension inconsciente de leur douleur, de ma facilité à me « brancher » sur leurs émotions – plutôt que sur les miennes. Autant de compétences qui me servent à être la personne que je suis et veux être aujourd’hui, tournée vers les autres et vers moi-même, en partie consciente de mes ressources et de mes points faibles, déterminée à l’être toujours plus.

Les enfants de divorcés ne sont pas des martyrs. Ils sont des êtres humains avec une histoire unique, douloureuse, qui mobilisent et créent des ressources pour conserver ou restaurer leur sentiment de valeur. Ils développent à la fois de la force et des faiblesses.

Nous, en tant qu’adultes, pouvons leur rendre deux services majeurs : Avoir confiance en leurs ressources, et les écouter. Les écouter vraiment. Dans ce qu’ils disent, et dans ce qu’ils taisent. Dans ce qu’ils vibrent, dans ce qu’ils sont.

Un temps, un espace d’écoute, c’est un temps ou un espace où l’on peut se dire, se comprendre, mettre des mots sur ce qui est vécu, le relier à des émotions, l’assimiler, l’apprivoiser. C’est ne pas être seul/e avec ce qui blesse. C’est comprendre que c’est ok d’avoir mal, que c’est normal, que ça finira par passer, même si ça prend du temps. C’est, enfin, se sentir le droit de ressentir de la douleur, de la colère, de la peur, même si on est très petits et que la douleur, la colère ou la peur de nos parents nous semble bien plus grandes et importantes que les nôtres.  

Les enfants se tairont s’ils pensent que nous ne sommes pas en mesure de les écouter. Mais quelque chose en eux parlera, que ce soit leurs yeux, leur peau, leurs attitudes, leurs choix, leurs relations aux autres, leur santé,…

Je suis aujourd’hui convaincue que c’est notre devoir à nous, en tant qu’adultes, de faire en sorte d’être celles et ceux qui offrent un temps ou un espace d’écoute. Que nous avons un devoir de conscience à l’égard de nos enfants ; celui de nous éveiller suffisamment pour sortir de nos propres blessures et être une ressource pour eux, un socle le plus solide possible, un phare auquel ils puissent se fier pour avancer dans les orages. Car s’il est bon de garder son âme d’enfant, il est également bon de se rappeler que nous avons quitté le monde de l’enfance, et que nous sommes aujourd’hui responsables de nous-mêmes, et de celles et ceux que nous avons mis au monde.

4 commentaires

  1. Salut Mélanie,

    Magnifique texte, j’ai adoré. Ça m’a beaucoup touchée. Je te remercie d’avoir partagé ce bout de chemin de vie avec nous.

    Belle suite à toi et ta famille!

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  2. Superbe !

    Moi, j’avais 8 ans.

    Même si je n’ai pas encore d’enfants je pense déjà à ce que je leur dirai.
    Je leur dirai que je ferai de mon mieux et que si moi ou leur père ne jouent pas bien leur rôle, alors qu’ils puisent en eux, autour et partout ailleurs ce qui pourrait les faire grandir et devenir libre.
    Car, si j’ai manqué d’un père, j’ai su trouver ailleurs ce re-père, et je crois d’ailleurs que les parents ne sont pas seulement nos propres pères ou mères, mais aussi tous ceux qui, sur notre chemin, remplissent ce rôle un jour et nous renvoient à nos propres ressources.

    Merci Melanie pour cette authenticité et cette transmission sage, inspirante et poétique.

    Sarah

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    1. Merci à toi Sarah pour ce partage, qui élargit les horizons. Car il est vrai que lorsqu’un parent manque, de par son absence ou son indisponibilité, d’autres personnes peuvent offrir aux enfants le cadeau de leur faire réaliser la valeur qu’ils ont. Le chemin est peut-être plus long, moins direct… mais il existe quelque part!

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