L’éducation positive, ou quand la solution devient le problème

Attention, pavé ! Si votre temps est limité, rendez-vous au dernier paragraphe, où je propose quelques pistes. Sinon, je vous embarque avec moi dans tous les méandres de ma réflexion 🙂

Il y a quelques mois, je vous ai partagé dans l’article Poser des limites, trop ou trop peu mes réflexions sur la difficultés des parents actuels à s’y retrouver entre l’éducation qu’ils ont reçue et celle qu’ils transmettent, au regard des nombreux changements intervenus dans le champ de l’éducation au cours des 50 dernières années.

Aujourd’hui, mon regard se pose sur l’un de ces changements, à savoir l’émergence il y a une vingtaine d’années du concept d’éducation positive, qui connaît aujourd’hui un essor particulièrement important. Le sujet ici n’est pas de la définir ou d’en exposer les axes principaux, car cela fait l’objet de nombreux sites et blogs très bien écrits et détaillés. Je pars du postulat que celles et ceux qui ont été intrigué.es par le titre de mon article savent déjà, du moins dans les grandes lignes, de quoi je parle lorsque je mentionne l’éducation positive. Mon intention aujourd’hui est de porter un regard critique sur les effets possibles de cette approche dans le quotidien des parents. Cette intention résulte d’un cumule de lectures et de témoignages qui tendent à démontrer qu’elle n’est pas toujours aussi positive qu’elle le prétend.

Mais reprenons les choses dans l’ordre. L’éducation positive, selon moi, a un fondement tout à fait pertinent et cohérent. Elle s’est développée en parallèle aux études et recherches – en neurosciences notamment – sur le développement de l’enfant, et a permis de mettre fin à des pratiques éducatives dont on sait aujourd’hui qu’elles sont néfastes pour les enfants. A ce titre, j’estime qu’elle est un élément capital dans le processus social qui vise à porter un regard bienveillant sur les enfants, à les faire grandir en tant que citoyens conscients et responsables, à les connecter à eux-mêmes pour leur permettre de devenir des adultes émotionnellement matures, et non coupés de leurs émotions comme cela a été le cas pour beaucoup d’entre, nous avec tous les impacts que cela a aujourd’hui au niveau personnel et sociétal.

Pour accompagner les parents, leur donner des pistes pratiques pour appliquer cette nouvelle vision de l’éducation, de nombreux livres ont été rédigés, qui proposent des outils, des phrases à privilégier ou à éviter, des exercices à réaliser… Là aussi, cela me semble cohérent et utile, car rien n’est plus agaçant qu’un idéal formulé sans aucune base concrète. Dans l’éducation positive, il y a de la matière. Les parents et professionnels de l’enfance peuvent trouver de nombreuses ressources dans la masse d’ouvrages et de blogs publiés durant ces 10 dernières années.

Les parents sont donc aujourd’hui nettement mieux informés et outillés qu’ils l’étaient par le passé. En théorie, ils devraient donc se sentir plus sereins dans leur rôle parental. Or, selon une étude publiée en 2020 par l’organe belge de coordination de la prévention de la maltraitance Yapaka, « 96% des parents se sentent sous pression dans leur quotidien de maman et de papa et 83% trouvent que la société est culpabilisante avec les parents. »[1]. J’ai choisi cette citation parmi des centaines d’autres, issues de blogs, articles de journaux, revues de littératures … qui disent tous la même chose : les parents deviennent de plus en plus fatigués par leur rôle parental. Depuis quelques années, le terme d’épuisement – ou burn out- parental est devenu plus courant, et les psychologues ou thérapeutes de familles sont régulièrement confrontés à ce type de diagnostic.

Alors que se passe-t-il ? Si l’éducation positive propose aux parents des outils concrets pour vivre un quotidien familial plus serein, comment se fait-il qu’il y ait un pourcentage si élevé de parents épuisés, et/ou qui se sentent coupables ?

Les facteurs qui influent sur le niveau de stress peuvent être multiples, évidemment. Conciliation entre vie privée et vie professionnelle, soucis d’argent, monoparentalité, problèmes de santé ou de comportement des enfants, difficulté à poser un cadre… L’idée n’est pas ici d’identifier toutes les causes de stress possibles, mais de mettre le focus sur l’éducation positive et de voir comment elle interagit avec ces éléments stressants.

Suivant comment elle est interprétée, elle peut selon moi se présenter comme une partie de la solution, ou comme une source de stress supplémentaire. Elle le devient particulièrement si elle est considérée comme un idéal à atteindre absolument, sans tenir compte du contexte familial et social dans lequel elle s’inscrit.

Par contexte familial, j’entends le vécu des parents, leur histoire, leur attitude générale face à la parentalité ou face au stress, leurs valeurs profondes, leur volonté ou non d’investir du temps et de l’énergie dans un travail introspectif… Ces différents éléments du contexte familial peuvent se présenter comme des ressources ou comme des obstacles à la mise en pratique de l’éducation positive.

Le contexte social est quant à lui la somme des éléments ayant une incidence sur le système familial : conditions socio-économiques, configuration familiale, professions et horaires de travail, nombre d’enfants à charge…

Imaginer que chaque parent puisse appliquer l’éducation positive sans prise en compte de ces éléments reviendrait à proposer une course à pied à des personnes de sexe, d’âge, de santé et de forme physique complètement différents, et s’attendre à ce qu’elles réalisent toutes le même résultat. Or, c’est un peu ce qui se passe actuellement avec la recommandation – injonction ?- à mettre en pratique l’éducation positive, et en ce sens, elle peut devenir source de stress.

Je déplore que les livres traitant d’éducation positive n’invitent pas suffisamment les parents à considérer leur contexte personnel et social comme un élément important à prendre en compte. Certes, Isabelle Filliozat, Catherine Gueguen et autres autrices abordent la nécessité de s’occuper de ses propres émotions, d’être conscient le plus possible de ses résonnances pour pouvoir être à l’écoute des enfants… mais cela est selon moi relativement peu développé, et l’aspect du contexte social n’est pas du tout traité.

De ce fait, les ouvrages peuvent se présenter comme la recette d’un idéal aisément atteignable, pour autant que l’on applique les conseils et exercices proposés. Or, ce n’est pas le cas, et ce leurre peut contribuer à causer du stress ou de la culpabilité.

En dehors des livres, les parents peuvent trouver des ressources éducatives sur internet, via les réseaux sociaux. Quiconque cherche des réponses en ligne à certaines de ses questions tombera inévitablement sur des sites et des blogs dédiés à l’éducation positive. Or, ces blogs, et autres, présentent généralement l’éducation positive selon les codes des réseaux sociaux, à savoir par le biais d’images séduisantes mettant en avant la réussite des bloggeuses (et autres) dans la mise en pratique des principes de l’éducation positive. Dès lors, les réseaux sociaux peuvent se présenter comme des ressources utiles, mais ils agissent dans le même temps comme des vecteurs de culpabilité, car ils donnent à voir aux parents l’étendue de leurs « erreurs » par rapport à l’idéal présenté.

Or si, il y a quelques années, l’éducation positive pouvait apparaître comme un effet de mode passager, il est aujourd’hui évident qu’elle s’impose à tous les niveaux de la société comme étant la meilleure approche possible au niveau éducatif. Elle est relayée par les canaux précédemment cités, de même que par les professionnels de l’enfance, et par l’Etat. A ce titre, elle n’est plus vraiment une option : le message – implicite- transmis peut se résumer comme suit : Pour être un bon parent, il faut pratiquer l’éducation positive. Et la pratiquer bien !

Qu’en est-il alors de celles et ceux qui n’y parviennent pas, ou pas complètement ? – à savoir, la grande majorité de la population, toutes couches sociales confondues-. Sont-ils punis ? Non. (je ne parle ici évidemment pas de cas de maltraitances). Pour la majorité d’entre eux, ils se punissent eux-mêmes, en se blâmant de ne pas être à la hauteur, de ne pas y arriver… Ils se remettent en question en permanence, se comparent, se coupent parfois de leurs bonnes intuitions, deviennent ultra cérébraux pour tenter coûte que coûte d’appliquer la recette dans sa globalité.

Parce qu’on leur laisse croire que c’est facile, et qu’avec un peu de bonne volonté, tout le monde peut y arriver. Parce que la société renvoie des messages d’injonction à la performance, y compris dans le domaine de la parentalité, et que quiconque ne peut démontrer qu’il est complètement performant risque de se sentir jugé, dénué de valeur et atteint dans sa confiance en soi.

Il est dès lors à mon sens urgent de considérer que toute approche qui s’érige au rang de dogme devient préjudiciable dès lors que l’on doit l’appliquer sans tenir compte des multiples éléments qui l’influencent. Je trouve qu’il existe bien peu de monde pour rappeler cet élément, qui pourtant permettrait aux parents de prendre un pas de recul et de considérer la situation avec plus de sérénité. Ce n’est en tout cas pas ce que fait l’Etat, qui s’accommode bien du fait que les parents se blâment eux-mêmes de leurs difficultés éducatives, lui qui propose une politique familiale fort peu soutenante.

Ce qui m’amène à un questionnement :

Alors que nous vivons à l’heure des familles nucléaires et/ou monoparentales, de l’individualisme, de la perte des réseaux de soutien de proximité (entraide dans le village, soutien de la communauté,…), des working poors, qui cumulent les emplois pour des salaires minimums, doit-on considérer que la gestion de l’éducation, qui plus est positive, est uniquement du ressort des parents ? ou pourrait-on s’attendre à ce que l’Etat intervienne pour permettre une amélioration des conditions de vie des familles, notamment en proposant une politique de l’enfance réellement soutenante et ne leur demandant pas – implicitement – d’être à la fois des travailleurs.euses actifs.ves – rentables – et des parents super investis ?

La question reste ouverte…

Chers parents, je voudrais terminer cet article par une invitation.

Une invitation à vous prendre en compte. A prendre un pas de recul, et à considérer toutes les facettes de cette thématique bien plus complexe que ce que l’on souhaite parfois vous faire croire.  

Vous souhaitez appliquer les principes de l’éducation positive, et en cela vous faites selon moi un choix personnel et social louable et pertinent.

Mais l’application sans réflexion préalable peut être délétère. Demandez-vous d’où vous venez, comment vous avez grandi, été élevé, dans quel contexte vous vivez… regardez ce que vous faites aujourd’hui de magnifique avec vos enfants, ce que vous réalisez déjà qui s’inscrit dans cette approche, comment vous les « nourrissez » de multiples manières, « instinctivement », par le simple fait que vous les aimez et que vous souhaitez le meilleur pour eux. Après, seulement après, regardez là où vous souhaitez/pouvez vous améliorer – car oui, on le sait, il y toujours des endroits où l’on peut faire mieux – et voyez comment vous pouvez agir sur CE point précisément. Pas pour devenir parfaits. Mais pour diminuer l’écart entre votre idéal et la réalité. Se fixer un objectif dans un domaine particulier est réalisable. Appliquer pêle-mêle tous les principes de l’éducation positive est un leurre. Et même si nous vivons dans une société où l’échec est très mal vu… rappelez-vous que c’est en se « plantant » que l’on apprend. Vos enfants ne seront pas traumatisés à vie si une fois ou l’autre vous perdez vos nerfs et criez sur eux. En revanche, ils risquent de subir les conséquence d’une enfance passée auprès de parents rongés par le stress et la culpabilité.

Respirez.

Vous êtes de bons parents. 😉


[1] Yapaka (2020), Pressions sociales contemporaines, Épuisement et ressources parentales, Enquête sur le vécu des parents, yakapa.be

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