Maman, pourquoi tu dis toujours « Non » ?

7h28, lundi matin.

Pour arriver à l’heure à l’école, trouver une place de parc et marcher sereinement jusqu’au préau, l’heure idéale de départ, c’est 7h30.

Nous sommes quasi prêtes, L. et moi, emmitouflées, gantées, bonnetées, écharpées, bottées, sur le seuil de la maison. Dehors, du givre sur les champs. Donc du givre sur ma voiture. Donc du dégivrage en perspective.

  • Maman, je peux aller chercher doudou chien dans ma chambre, pour jouer dans la voiture ?
  • Non, désolée, on n’a pas le temps. On jouera à autre chose.

Intersection en bas de la route.

  • Maman, on peut prendre la route par la ville plutôt que par la campagne ?
  • Non ma chérie.
  • Pourquoi ?
  • Parce qu’il y a beaucoup de voitures en ville, c’est plus pratique par la campagne.

Arrivées sur le parking.

  • Maman, tu peux te mettre sur la place jaune stp ?
  • Non ma chérie, celle-ci elle est réservée pour les personnes en situation de handicap.

Sur le chemin de l’école.

  • L., mets ton triangle stp.
  • Non.
  • Pardon ?
  • Ben quoi, toi tu dis toujours non…

Lorsque L. me fait cette réponse ce matin, je suis traversée par plusieurs sentiments. Et, je l’admets, une partie d’entre eux ne sont pas franchement honorables. Je vous les livre ici, de manière volontairement « brute de décoffrage », c’est-à-dire tels qu’ils ont pu traverser mon cerveau reptilien (primitif) durant les 1,7 secondes suivant sa réponse. Je pense en effet que prendre conscience et admettre que de telles pensées nous traversent est un premier pas nécessaire vers la possibilité de tempérer nos réactions.

  • A sa réponse « non », de l’irritation. Je goûte peu aux refus catégoriques.
  • A son « ben quoi », davantage d’irritation encore. Quel est ce ton insolent que ma fille se permet d’avoir ?
  • A sa réflexion « toi tu dis toujours non »… Sentiments livrés dans le désordre : de la contrariété (ce petit être se permet de me faire effet-miroir, c’est très déplaisant), de l’indignation (je ne me serais jamais permise une réponse pareille à son âge), de la satisfaction (elle possède des atouts d’argumentation précieux), de la culpabilité (réflexe habituel en toutes circonstances, j’y reviendrai dans un article ultérieur), de la compréhension (fair enough, bien envoyé, 1 partout balle au centre), de l’agacement (on n’est pas en train de parler de comment je fonctionne, je te donne une consigne, tu l’exécutes, point barre).

Au total, cela nous donne :  Une phrase lancée par ma fille, 7 sentiments, 7 questions dans ma tête. Et autant d’options de réponses différentes.

Un exemple parmi tant d’autres de ce qui me pousse à considérer le rôle de parent comme complexe ! Et qui explique pourquoi je suis heureuse de pouvoir compter sur la littérature scientifique pour m’aider à y voir un peu plus clair à certains moments.

Je vous livre donc ce qu’elle m’a apporté dans cette situation précise, qui doit sans doute s’apparenter à des situations que vous avez déjà vécues, ou que vous vivrez peut-être un jour. Pas parce qu’il s’agit des seuls éléments pertinents pour comprendre ce qui s’est joué là, mais parce qu’il s’agit de ceux qui m’ont aidée, moi, à donner à ma fille une réponse qui soit en cohérence avec mes valeurs éducatives.  

  • Nos enfants ne font pas ce qu’on leur dit mais ce que nous sommes. En d’autres termes, nos enfants nous imitent davantage qu’ils nous écoutent. Ma manière de parler, mes attitudes, ma manière d’écouter, de gérer mes émotions, sont captées au quotidien par ma fille, qui se construit à mes côtés (je parle ici en « je » mais il est évident que cela se passe également avec son père). Aussi lorsqu’elle m’entend dire « non » à plusieurs reprises, reproduit-elle le même type de réponse. Que mes « non » soit plein de sens ou non, cela lui importe peu : Maman dit « non », je dis « non ».
  • A 4 ans, L. ne perçoit pas la réalité de la même manière que les adultes. Cela peut paraître une évidence, et pourtant : combien de fois attendons-nous de nos enfants qu’ils se comportent comme de petits adultes ? Qu’ils comprennent les choses comme nous, enregistrent en une seule fois ce que nous leur disons, gèrent leurs émotions avec retenue, voire sagesse ? A 4 ans, tout ceci est en construction chez L. Elle comprend déjà bien des choses, mais d’autres lui échappent simplement parce qu’il lui manque un bout des données. Quand je lui dis « On passe par la campagne parce qu’il y a beaucoup de voitures en ville », je pars du principe qu’elle peut déduire que plus de voitures = circulation plus dense = plus de temps de route. Ce qui n’est pas le cas, ne serait-ce que parce que sa conception du temps est encore très aléatoire. Elle entend donc une explication qu’elle ne peut pas vraiment décoder, et ne met dès lors pas de sens sur mon refus.
  • Un « non » est frustrant ! Encore une fois, même si certains arguments sont compris par L., il n’en demeure pas moins qu’entendre 3 fois « non » en l’espace de 10 minutes est frustrant. Et pas que pour les enfants, soyons honnête. Qui aime s’entendre refuser des choses ? Qui supporterait, en tant qu’adulte, d’entendre autant de fois « non » qu’un enfant en une journée ? Lorsqu’elle me fait cette réponse, son ton insolent m’indique qu’elle est frustrée. Chez elle, c’est une manière d’exprimer sa colère retenue. Une manière que son père et moi lui apprenons à modifier, car l’insolence n’est pas acceptée chez nous. Ce matin-là, je peux néanmoins capter ce « signal » pour mieux comprendre sa réaction.
  • L. est en train de faire le deuil de la toute-puissance. Lorsque nous sommes dans le ventre de notre mère, nos besoins sont satisfaits en temps réel. De même, bébé, recevons-nous généralement une réponse très rapide à nos besoins, dès le moment où les adultes parviennent à les décoder. Il en va, à ce moment-là, de notre survie. En grandissant, le petit enfant devient plus autonome, et ses besoins deviennent plus variés : il ne s’agit plus seulement de réconfort, de nourriture, de soins, de tendresse, … il y a le besoin de découvrir, d’essayer, d’attraper, de posséder, … Et là, la réponse des adultes n’est plus aussi évidente qu’avant. Ces besoins-là n’étant pas vitaux, ils peuvent être non comblés, ou leur réponse différée. Ainsi en est-il de l’enfant de 15 mois qui part en exploration. Ses parents l’accompagnent un bout, mais à un moment donné le stoppent, soit parce qu’il y a danger, soit parce qu’ils sont occupés à autre chose et ne peuvent le surveiller. « Non », « Plus tard », « Pas aujourd’hui », « Pas comme ça », « Ce n’est pas possible »… Alors que jusque-là l’enfant « gouvernait », par la force des choses, son entourage, aujourd’hui entend-il ces messages quotidiennement. Vulgairement dit, le monde ne tourne plus autour de lui. Et c’est un terrible drame pour lui, qui n’a connu que cela depuis sa naissance, et même avant. Il s’agit bel et bien d’un deuil, dans lequel les adultes l’accompagnent tout au long de ses premières années. « Oui, tu as des envies, non elles ne peuvent pas toutes être réalisées ». Souvenez-vous des premières étapes du deuil : d’abord le déni, puis la colère. L’acceptation viendra plus tard, pour autant que chaque étape puisse être vécue et accueillie. A 4 ans, L. est souvent en colère. Elle voudrait décider, diriger, fonctionner comme une adulte. Elle se heurte alors à un cadre qui, en même temps qu’il la rassure (voir article Quelques pistes pour poser un cadre cohérent), la renvoie à sa réalité : elle n’est pas toute puissante, elle ne peut pas tout décider. C’est dur. Ça grince. Ça rend triste. Mais ça construit ! 
  • Ma part là-dedans. Moi, je respire un bon coup pour ne pas répondre de manière conditionnée. Conditionnée, c’est-à-dire issue de ma propre éducation, dans laquelle une telle scène n’aurait pas été possible. (voir article Poser des limites: trop ou trop peu?). C’est terriblement déroutant d’offrir à son enfant une réponse totalement différente de celle que j’aurais sans doute reçue à son âge, si je m’étais permise une réflexion comme la sienne (mais il s’agit là d’une pure extrapolation, car je ne me serais jamais permise ne serait-ce que d’y penser). Cela nécessite d’être très au clair sur ce que l’on souhaite poursuivre comme but dans l’éducation que nous offrons. Et d’être informé sur ce qui peut se passer dans son esprit d’enfant à l’âge qu’elle a.

Alors, finalement, quelle pourrait être la réponse à ce « Ben quoi, toi tu dis toujours non ? », pour que l’expérience amène quelque chose de positif au lieu d’une sorte de lutte de pouvoir ? Je vous livre ici ce que je considère comme la version « optimale » de réponse. Elle peut sembler très complexe et longue, pourtant, dans les faits, elle dure environ 2 minutes.

Par expérience, une lutte de pouvoir dans le stress du matin est bien plus longue !

Je précise qu’une telle réponse ne peut être donnée dans chaque situation ; parfois, de multiples facteurs expliquent que nous ne puissions le faire. Je partage ce type de réflexion non pour mettre une pression, mais bien pour proposer des alternatives lorsque des situations sont compliquées, parfois de manière répétitive.

Donc.

  • D’abord, une grande inspiration (pour sortir de ma réponse prête à l’emploi héritée de mes parents), puis :
  • C’est vrai, ce matin je t’ai dit plusieurs fois « non » quand tu m’as demandé quelque chose. Je pense que tu n’as pas toujours compris pourquoi. Je comprends que ça t’agace. (Valider son vécu). Es-tu agacée ? (Vérifier) Ok, tu peux être agacée, par contre je ne suis pas d’accord que tu me réponses de cette manière-là. (Remettre le cadre). Tu pourrais me dire « Maman, ça m’embête quand tu me dis plein de fois « non » », ou « je suis en colère quand tu me dis plusieurs fois « non » » (Proposer des solutions alternatives qui expriment son sentiment). Maintenant, tu dois aller à l’école et le triangle est obligatoire pour ta sécurité. Tu te rappelles ce qu’ont expliqué les policiers ? (L’impliquer, lui permettre de comprendre, remettre le cadre). Ok, allons-y !

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